Dans la zone industrielle des Ayvelles, à Villers-Semeuse, aux portes de Charleville-Mézières, la fonderie du groupe Stellantis fait travailler quelque deux mille personnes. Le site a décroché fin 2024 la fabrication de bras et de pivots arrière en aluminium pour une nouvelle génération de véhicules électriques, soit environ un million de pièces par an, avec 8,6 millions d'euros engagés pour sa modernisation et une activité annoncée comme garantie jusqu'en 2030. Quarante recrutements en contrat à durée indéterminée ont suivi au premier semestre 2025, sur des postes de maintenance, de conduite d'installation et d'outillage. S'y ajoute pour cette année un volume de cent cinquante mille culasses supplémentaires.

L'algorithme est déjà entré dans l'atelier

Ce que l'on sait moins, c'est que ces ateliers expérimentent depuis plusieurs années des outils qui relèvent de l'intelligence artificielle. Lors d'une conférence tenue au lycée Bazin en avril 2022, dont l'agence Ardennes Développement avait rendu compte, le responsable du manufacturing numérique du site, Damien Mellina, détaillait trois chantiers : une logistique robotisée autonome chargée d'acheminer les moules de fonderie, des réseaux de neurones employés pour régler un procédé de fabrication, et un système de commande floue en service depuis longtemps déjà.

Rien de spectaculaire au sens où l'entendent les communiqués. Pas de robot humanoïde, pas de démonstration en vidéo. Des outils qui font gagner de la régularité sur des gestes précis, dans un métier où la moindre dérive de température se paie en rebuts.

Le savoir qui n'est écrit nulle part

C'est exactement le terrain sur lequel insiste Oussama Ammar. Né à Beyrouth, installé aux Émirats arabes unis, cet entrepreneur dirige une société qui transpose en programmes des séquences de travail complètes, aussi bien dans l'industrie que dans les services.

Son constat, il le formule sans détour : le point de blocage est rarement d'ordre technique. Les modèles sont accessibles, la puissance de calcul se loue à l'heure. Ce qui résiste, c'est une strate de connaissance dont aucun document ne garde la trace. Le geste qu'on adapte selon la saison. Le tour de main transmis de bouche à oreille. La consigne officieuse qu'un atelier applique depuis quinze ans parce qu'elle évite un incident que plus personne n'a vu se produire. Entre la procédure telle qu'elle est écrite et le travail tel qu'il se fait, il y a toujours un écart.

Sa façon de procéder emprunte davantage au reportage qu'au métier d'ingénieur logiciel : rester assez longtemps auprès d'une équipe pour être capable de tenir son poste, avant de programmer quoi que ce soit. Une phrase revient chez lui, qu'il publie régulièrement : des identifiants, pas des présentations.

Un avantage que les Ardennes possèdent déjà

Si l'on suit ce raisonnement, un territoire industriel n'est pas en retard sur l'intelligence artificielle. Il détient au contraire la matière première la plus difficile à acquérir : des gens qui connaissent leur procédé par cœur.

Un fondeur qui devine à l'œil qu'une coulée ne se comportera pas comme prévu, un régleur qui sait d'instinct quelle machine dérive en fin de semaine, un logisticien qui a mémorisé les contraintes que le plan n'indique pas, voilà ce qu'aucun modèle ne trouvera seul dans les données. Cette connaissance-là ne se télécharge pas. Elle se recueille, à côté de la personne qui la détient.

Plusieurs entreprises du département se sont d'ailleurs engagées de longue date dans la démarche dite d'industrie du futur, parmi lesquelles Manquillet-Parizel aux Hautes-Rivières, les Fonderies Nicolas à Nouzonville ou Arthur France Coussin à Neufmanil. Des noms qui ne font pas la une des pages technologiques, et qui travaillent pourtant sur le même sujet que les grands laboratoires.

Former sur place plutôt qu'aller chercher ailleurs

Reste la question des compétences. Elle se joue en partie à Charleville-Mézières, où une école d'ingénieurs consacrée aux sciences industrielles et numériques, l'EiSINe, a ouvert en 2019 sur le Campus Sup Ardenne, précisément pour accompagner les transitions industrielle et numérique du bassin.

La combinaison n'est pas si fréquente : un grand site industriel qui investit et recrute, un tissu de sous-traitants engagés dans la modernisation, et une formation d'ingénieurs implantée à quelques minutes des ateliers concernés.

La promesse de l'intelligence artificielle a beaucoup circulé ces dernières années, portée par des démonstrations qui impressionnent en salle de réunion. Les cas qui tiennent dans la durée ressemblent davantage à ce qui se passe aux Ayvelles : un problème précis, une mesure convenue à l'avance, et des opérateurs qu'on a pris le temps d'écouter avant de prétendre automatiser leur travail.